Dans ce procès contre une grande chaîne de fast-food, où des employés hommes se livraient régulièrement à des actes de harcèlement sexuel sur leurs collègues femmes, l’employeur a été condamné. Le combat de la plaignante nous montre l’importance de dénoncer les employeurs, pour obtenir réparation et que les lignes bougent.
Dans cette affaire, les faits se sont déroulés entre 2018 et 2022 dans une succursale de Five Guys à Genève et la victime a eu le courage de pousser la porte du syndicat Unia pour être soutenue. S’en est suivie une procédure longue et douloureuse, pour obtenir d’abord un procès public, puis de nombreuses audiences pour arriver jusqu’à ce mois de février 2026 et ce dénouement positif.
Un point important du jugement est le suivant : « le Tribunal a reconnu que la demanderesse avait été victime de harcèlement sexuel sur son lieu de travail. En raison des actes répétés sur sa personne et de l'environnement de travail hostile malgré ses plaintes et dénonciations UNIA et personnes de confiance, la situation n'a guère changé, de sorte qu'elle s'est vue obligée de démissionner, pour y mettre un terme. ». Il y a donc une réelle reconnaissance de la responsabilité de l’employeur.
Par ailleurs, « le Tribunal relèvera en particulier la légèreté avec laquelle la dénonciation de UNIA a été prise en considération, la défenderesse [Five Guys] se cachant derrière un manque d'informations à caractère sensible pour expliquer son inaction. Or, même à supposer que la défenderesse ne savait pas exactement qui était concerné, ni quels faits exacts étaient reprochés, sa méconnaissance de blagues grivoises et propos sexistes n'est pas donnée, vu la gravité des éléments décrits par UNIA dans son courrier de décembre 2020 et les déclarations des membres de la direction eux-mêmes. ».
Les statistiques officielles de la Confédération montrent que plus de la moitié des employées sont victimes de harcèlement sur leur lieu de travail, et le secteur de l'hôtellerie-restauration est l'un des trois secteurs les plus touchés.
Maitre Moreau, l’une des avocates de Jessica, rappelle qu’il existe deux formes de harcèlement sexuel au sens strict, difficiles à prouver. Il y a les comportements non désirés qui sont les insultes, les questions déplacées sur l’intimité de la personne ou sa sexualité, les remarques sur son physique. Il y a en second lieu l’environnement général, hostile aux femmes, une ambiance machiste, des blagues sexistes, des gestes déplacés, des attouchements et des actes non désirés, même si ces actes concernent plus directement des collègues.
La plaignante a bien dû supporter les deux formes de harcèlement et son avocate se réjouit que sa voix ait été entendue. Elle ajoute néanmoins que la partie adverse peut faire recours.
Maitre Moreau ajoute que cette affaire est exceptionnelle, par le fait qu’elle ait été rendue publique et que la victime ait pu être soutenue par une présence féministe lors des audiences soutenue dans la salle.
Elle rappelle que malheureusement il y a encore trop de cas cachés derrière des portes closes et encourage toutes les victimes à dénoncer ces actes : « la réalité du terrain correspond bien à ce que nous disent les statistiques mais n’est pas encore suffisamment portée devant des tribunaux ».
Maitre Debernardi complète en mentionnant le fait qu’avec ce jugement, la responsabilité de l’employeur a été soulignée et cela était capital. En effet, la problématique du harcèlement sur les places de travail est trop souvent minimisée par les employeurs, comme c’est le cas ici. Ceux-ci se doivent de mettre en place un climat d’écoute et des formations pour faire comprendre ce qu’est le harcèlement sexuel.
Elle conclut que le coût du harcèlement est bien plus haut pour la personne qui le subit, que pour cette multinationale, qui s’en sort avec quelques milliers de francs à payer. D’autant plus si l’on met cela en perspective des frais d’avocat.
Elle ajoute : « ce jugement permet de comprendre avec un exemple concret quelles sont les obligations des employeurs s’agissant de la protection contre le harcèlement sexuel, c’est important d’avoir de la jurisprudence également pour pouvoir prévenir d’autres situations problématiques ».
Lors de la conférence de presse, différentes organisations ont dénoncé le harcèlement toujours systémique, dû au climat sociétal.
Aude Spang, secrétaire à l’égalité d’Unia, s’inquiète des injustices qui sévissent encore et toujours dans le monde du travail contre les femmes.
« Il faut un allègement du fardeau de la preuve analogue à la formulation utilisée dans la loi sur l'égalité en cas de discrimination à raison du sexe.
En outre, le Parlement doit enfin ratifier la Convention 190 de l'OIT pour l'élimination de la violence et du harcèlement dans le monde du travail (Droits au travail en phase avec leur temps) ».
Par ailleurs, elle rappelle que le harcèlement sexuel n'est pas un problème individuel entre deux personnes, mais bien un enjeu systémique. Pour changer la culture de certaines entreprises, nous devons exiger des patron-ne-s qu'ils respectent le minimum des obligations légales de protection de leurs employé-e-s face au harcèlement.
Ximena Osorio Garate, secrétaire syndicale, secteur de l’Hôtellerie-Restauration et migration du SIT salue ce jugement, qui ouvre la voie à de nombreuses travailleuses et travailleurs — en particulier dans le secteur de l’hôtellerie-restauration — confrontés quotidiennement au harcèlement et au sexisme, et qui n’osent souvent pas s’exprimer par crainte de représailles. Elle souhaite dire « à celles et ceux qui subissent, vous n’êtes pas seuls. Aux entreprises, notre message est sans équivoque : le harcèlement sexuel sur le lieu de travail ne sera pas toléré. L’employeur doit agir pour protéger les employé-e-s contre toutes formes d’atteintes à leur personnalité ».
Avis aux employeurs, les syndicats et les associations veillent, et ce jugement légitime leurs actions au sein des entreprises. Unia s'engage par ailleurs fortement contre le harcèlement sexuel, avec une campagne sur plusieurs années, dont notamment des activités sectorielles dans le secteur de la construction ou de l'hôtellerie et la restauration.
Il est temps que la santé physique et morale des travailleuses passe avant les profits, car il s’agit bien encore de cela, comme le Tribunal l’a relevé : « […] la défenderesse a échoué à démontrer qu'elle s'était employée à mettre en place un environnement de travail sain et serein, la priorité de cette dernière étant - de son propre aveux - axée sur les résultats. ».
Pour toute information :
https://www.cgas.ch/SPIP/spip.php?article4036
Syndicat Unia 2026